LE TISSERAND
Le tissage est resté longtemps une des principales industries picardes. Avant l’apparition des usines, les artisans avaient un double métier. Ils travaillaient la terre à la belle saison, mais, le soir à la veillée et les jours de mauvais temps, ils tissaient avec un métier de bois : « l’étille ». les femmes et les enfants filaient ou préparaient les trames.
Le tisserand rural ou « lancheux » travaillait avec le concours de sa femme et de ses enfants. Il était propriétaire de son métier qui se transmettait d’une génération à l’autre (certains métiers à tisser ont été utilisés pendant plus de 200 ans). Sa maison était reconnaissable à l’imposte vitrée qui s’étendait sur un châssis à coulisse sur toute la longueur de la pièce où il travaillait et qui favorisait l’aération et l’éclairage.
L’éducation du tisserand se faisait au sein de la famille. L’enfant aidait d’abord le père à passer la chaîne dans les lames et les peignes. Puis, il se hasardait à lancer la navette avant de devenir lui-même lancheux.
Le métier de tisserand de toile produisait le tissu directement à partir de la bobine de fil
(souvent de laine) il ne s’occupait pas de la transformation première de la matière brute. Cette transformation était généralement faite par les paysans producteurs et leurs familles. La
plupart des familles avaient un rouet plus ou moins rudimentaire.
Photo d’un rouet Collec. personnelle

Le tisserand s’occupait souvent du second traitement qui à partir de la toile brute permettait d’obtenir un tissu de meilleure qualité. Trois traitements successifs étaient nécessaires :
- la parure consistait à laver le tissu plusieurs fois en le tirant avec un chardon entre chaque bain pour retirer les petits nœuds, et le faire feutrer.
- La seconde étape était le foulage, qui consistait à battre le tissu dans un bain d’eau avec soit un peu de sable, soit un peu de lie de vin. Cette étape totalement manuelle au début, était fort épuisante, et prenait beaucoup de temps. Dès le 12ème siècle, quelques moulins avaient mécanisé cette activité (moulin à fouloir)
- Venait ensuite la teinture, souvent faite en même temps que la seconde étape, suivant la couleur que l’on voulait obtenir.
Au 14ème et surtout au 15ème siècle, de nombreux tissus hybrides apparurent, mélangeant la laine, le lin, le coton, mais ils étaient réservés aux familles fortunées, et de production essentiellement « industrielle » dans les grandes villes.
Joseph Marie Jacquard est célèbre pour avoir révolutionné le métier à tisser peu avant la révolution, en 1787. Il automatisa la machine lui permettant un rendement plus important.
Mais il s’agit de métiers pour les industries des grandes villes, en fait dans les campagnes, les tisserands possédaient des métiers nettement plus rustiques,
Photo envoyée gracieusement d'un métier à tisser en activité à NIBAS.

Le Chanvre
Comme le lin, le chanvre est une plante utilisée depuis la préhistoire, mais exigeante pour ses besoins dès qu’on la cultive. Elle atteint son apogée en France au 18ème siècle. Ensuite, ce tissage commence à décliner avec la concurrence du lin et surtout du coton importé. Elle constitue cependant à la campagne la base du trousseau jusqu’au premier tiers du 20ème siècle.
Sa préparation est la même que celle du lin ci-dessous. Le filage du chanvre pour obtenir une pelote de fil était plus délicat que pour le lin, les fils étant plus rugueux, nécessitaient d’être mouillés en permanence.
Dans les campagnes, bien des parties des costumes sont faites à base de chanvre : caracos, camisoles, tabliers et jupons pour les femmes, braies, chausses et chemises pour les hommes, brassières pour les enfants. La toile de chanvre ressemble au toucher à une toile de lin, mais elle est plus grossière et moins souple.
Les cordiers
Ils étaient les grands utilisateurs du chanvre. Ils se rencontraient principalement vers le VIMEU ou les courtes croix de bois aux branches égales étaient un spectacle familier.
Les chanvrières picardes étaient très abondantes jusqu’à une époque récente. Elles se situaient de préférence à proximité des rivières ou cours d’eau.
Le lin et les toiles fines
Il est fort probable que le lin soit la plus ancienne fibre végétale travaillée en Europe, elle était déjà utilisée par les Egyptiens 2.000 ans avant notre ère.
Sa culture de développe en Picardie au 13ème siècle.
Au 17ème siècle, Colbert encourage la fabrication des toiles de lin en faisant venir en France des tisserands flamands, à ABBEVILLE les VAN ROBAIS s’installent. A la fin de ce siècle le lin est cultivé sur 300.000 hectares en France. Mais en 1685, la révocation de l’Edit de NANTES chasse de France de nombreux fabricants de lin qui se réfugient en Angleterre, en Allemagne ou aux Pays Bas. Au 18ème siècle la production des toiles reprend de plus belle notamment celle des voiles à ABBEVILLE.
L’invention du métier jacquard en 1801 change le visage du paysage linier : la production industrielle se développe au détriment de la production familiale et des petites manufactures artisanales.
Au début de l’ère industrielle, vers 1826, des métiers mécaniques pour le tissage du lin s’installèrent à AMIENS et GAMACHES. Des milliers de métiers à tisser ruraux furent brûlés, d’autant plus qu’ils occupaient la moitié de la pièce d’habitation.
Les champs de lin disparurent progressivement jusqu’avant la fin de la deuxième guerre mondiale. Cette production a connu depuis, une certaine reprise.
Autrefois, beaucoup de fermes possédaient leur champ de lin pour pouvoir fabriquer à domicile les trousseaux des jeunes filles.
Le lin réclame une terre riche, elle a tendance à appauvrir le sol, c’est pour cela qu’on ne la plantait pas sur les terres utilisées pour le blé. On se contentait de le semer dans les zones où la culture du blé était plus difficile (accès difficile, terrain pentu..). Le lin est semé au début du printemps, dès que les fortes gelées sont passées, la plante atteint à l’été environ un mètre de haut. Lorsque l’ont veut récolter les tiges pour en transformer les fibres, le lin est fauché (aujourd’hui il est arraché)
La première étape du traitement du lin consiste à passer les bottes de lin dans une planche à clous pour enlever les graines. Ensuite, c’est l’étape du rouissage qui consiste à tremper les gerbes dans l’eau stagnante 5 semaines environ afin que la décomposition due aux bactéries provoque l’éclatement des tiges qui se fendent sur toute leur longueur. C’est une étape décisive quant à la qualité de la fibre.
Ensuite, on lave les fibres à l’eau claire et on laisse sécher. Seule la partie ligneuse de la tige permet de fabriquer les fibres. On broie le tout c’est le teillage. Les plus longues fibres sont réservées au tissage, les autres serviront à produire l’étoupe, dont on se servait entre autres, pour remplir les matelas.
Une grande quantité de fibre est plus ou moins tressée manuellement et enroulée sur une tige en bois (la quenouille), celle-ci étant mise en place sur le rouet pour filer le lin. La bobine ainsi obtenue était soit revendue, soit servait à faire des étoffes de la maisonnée. C’est ainsi que souvent dans le trousseau décrit dans le contrat de mariage, on pouvait lire « 4 serviettes de toile commune de maison ».
La toile de lin est très solide, quasiment inusable. Le trousseau pouvait donc servir toute la vie.
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Echantillons de toiles anciennes au Musée de ST VALERY EN CAUX
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Le blanchiment
Le blanchiment consiste à rendre une toile nouvellement tissée la plus blanche possible. Il consiste à faire tremper le linge dans du lait caillé ou de la chaux.
Après quoi, le linge est étendu à plat sur un pré soigneusement entretenu à cet effet et arrosé régulièrement. Tout cela le soumet à l’action combinée de l’air, du soleil, de la lune. Après cette exposition, le linge est lavé puis il est de nouveau étendu. L’opération peut se répéter une dizaine de fois.
Les teintures
Au moyen âge, il est possible d’obtenir 16 couleurs différentes. Au 17ème siècle, jusqu’à 100 et au 18ème des milliers. En 1669, Colbert publie des décrets destinés à réglementer l’usage des colorants et à diviser la corporation des teinturiers en 2 catégories : les teinturiers de grand teint qui utilisent des teintures nobles et souvent exotiques, obtiennent des couleurs franches et soutenues et les teinturiers de petit teint plus nombreux, qui à l’aide de plantes obtiennent des couleurs beaucoup moins éclatantes. Les premiers travaillent pour une classe aisée, les seconds pour les moins riches.
De très nombreux produits naturels permettent de produire des teintures pour le tisserand. Le bouleau donne du vert, l’oseille du brun, le sureau du bleu, la fougère le vert pâle. Le brou de noix du noir, la cochenille le rouge. Le jaune était obtenu à partir du genêt.Le rouge du Rhin mérite une mention spécifique :
était obtenu à partir du genêt. Le rouge du Rhin mérite une mention spécifique :
Le rouge du Rhin
La région d’HAGUENAU en Alsace faisait partie au 19ème siècle des grandes régions productrices de la garance. Elle était cultivée dans des garancières et devait rester deux ans en terre afin de développer des racines riches en substance colorante. De cette racine, desséchée nettoyée et éventuellement réduite en poudre, on extrayait une matière colorante rouge qui entrait profondément dans la fibre du tissu. C’était la couleur qui résistait le mieux aux effets du soleil, de l’eau des lessives et de la lumière. La zone dite « de la mer rouge » à MULHOUSE rappelle cette époque où l’on faisait sécher de grandes pièces de toiles teintes en garance. Les teinturiers lavaient leurs fibres dans les rivières qui alimentaient le Rhin d’où ce nom de fleuve rouge. La découverte d’une molécule artificielle en 1869 ruinera les cultivateurs de garance et les teinturiers artisanaux de cette région.
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La teinture à elle seule ne suffit pas, il faut un produit complémentaire qui va permettre d’accrocher la couleur et la rendre résistante au lavage. De nos jours, ce sont des produits synthétiques à base de métaux, mais avant le 19ème on utilisait parfois le vinaigre, mais plus fréquemment l’urine du cheval, celle-ci contenant de l’ammoniaque, on y mélangeait aussi des cendres.
LES TISSERANDS EN VIMEU
Une industrie textile, aujourd’hui insoupçonnée, paraît avoir eu son heure de succès vers le milieu du 18ème siècle. Ce fut la fabrication des serges croisées fines, appelées façon de tricot. (La serge est un tissage de laine.) ainsi que des bellingues ou tiretaines. (La tiretaine est un tissu de drap grossier : moitié laine, moitié fil.)
Un règlement fait et arrêté au Conseil Royal des finances de Versailles le 20 juin 1741 indique précisément comment doivent être travaillés ces tissus.
Article 27
Les serges croisées fines, tant blanches que grises appelées façon de tricot, qui se fabriquent à quatre marches à FRESSENNEVILLE, FREVILLE (FRIVILLE), BELLOY, SAUCOURT et NIBAT….etc…
Article 28
Les bellingues ou tiretaines qui se fabriquent à deux marches à FRESSENNEVILLE, FREVILLE (FRIVILLE) , BELLOY, SAUCOURT, NIBAT et aux environs etc…
On peut penser que ces tissus étaient donc commercialisés et ne servaient pas seulement à un usage familial.
Jusqu’à la fin du 18ème siècle les tisserands forment la majeure partie de la population des communes du VIMEU. L’activité était surtout présente en dehors des périodes où l’agriculture nécessitait de la main d’œuvre, c'est-à-dire l’hiver.
Ils fabriquaient avec le fil du lin récolté dans le pays des toiles appelées « toiles fortes » destinées à l’usage de la famille. Ces toiles étaient blanchies à ESTREBOEUF et quelquefois teintes en bleu, suivant l’usage auquel elles étaient destinées.
Les tisserands proprement dits, c'est-à-dire dont c’était l’activité principale, à l’exclusion de la culture de la terre, fabriquaient avec des fils provenant des fabriques françaises, des « demi-toile» qui étaient vendues à ABBEVILLE. .
La rémunération de ceux-ci était très modeste : en 1852, un tisserand gagnait 80 à 90 centimes par jour et le salaire quotidien d’une bonne fileuse n’était que de 20 centimes.
A partir de 1830 cette activité est concurrencée par le tissage mécanique. C’est ainsi qu’ils se mirent à « écoucher » c'est-à-dire à briser le lin pour séparer le fil de la paille pour les marchands d’ABBEVILLE. Les jeunes gens se firent quant à eux serruriers.
Travail du lin : musée Picarvie à ST VALERY SUR SOMME

Les plus vieux, ayant conservé leur métier, continuèrent encore pendant l’hiver, à faire de la toile à draps et des torchons ; c’est ainsi que vers 1865 on trouve encore une dizaine de tisserands à NIBAS et 2 ou 3 à SAUCOURT.
Le dernier tisserand de NIBAS qui a fabriqué jusqu’en 1889 pour son propre compte, des torchons et des serviettes est Firmin BAILLEUL, décédé en 1890.
A TULLY, plus aucun tisserand ne figure sur le recensement de population dès 1872. A BETHENCOURT SUR MER il y en eu encore au moins jusqu’en 1881, en la personne de François DELABYE alors âgé de 65 ans.
A SAINT QUENTIN LAMOTTE et à WOINCOURT, il n’y a plus aucun tisserand en 1881(voir les recensements de population de ces communes)
Peu à peu le lin français, fortement concurrencé par le lin russe, au milieu du 19ème siècle disparu également. Avec lui disparurent les écoucheurs et quelques tisserands.
Ci-dessous, l'état des lieux de filature en Vimeu d'avril à juin 1813.
LIEUX
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NOMBRE DE METIERS
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OUVRIERS EN TISSAGE
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TYPE DE PRODUITS
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ALLERY
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8
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8
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EMBALLAGE
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MIANNAY
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7
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7
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TOILE A DOUBLURE
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FRANLEU
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29
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29
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TOILE A DOUBLURE
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ACHEUX
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27
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27
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TOILE A DOUBLURE
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VALINES
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17
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17
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TOILE A DOUBLURE
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CHEPY
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61
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61
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TOILE A MATELAS
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FEUQUIERES
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80
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80
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TOILE A MATELAS
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HALLENCOURT
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26
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26
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COUTILS A LITS
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MERELESSART
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12
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12
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TOILES A VOILE ET SACS
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Sources : G. VASSEUR : NIBAS et ses annexes
Page personnelle de Philippe PICARD
Vie et traditions populaires en Picardie J.F. LEBLOND et Y. BROHARD
Dans les armoires de nos grands mères I. HEUGEL et C. SARRAMON
Rouge du Rhin site internet de la marque
Statistiques industrielles série M aux A..D d'AMIENS