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FRESSENNEVILLE - 14 avril 1906

LES EVENEMENTS DE FRESSENNEVILLE EN 1906

D’APRES LE JOURNAL « L’ABBEVILLOIS »

 

 

NUMERO DU 14 AVRIL 1906

 

 

Les dix-neuf arrestations que nous avons annoncées ont été maintenues. Tous les prévenus sont écroués à la maison d’arrêt d’ABBEVILLE.

 

Les mesures de répressions paraissent avoir ramené le calme dans la région.

Le parquet a continué hier et aujourd’hui son enquête sur place.

L’instruction à ABBEVILLE ne commencera que mardi prochain.

 

A onze heures, les grévistes ont tenu une réunion dans la salle du Papillon d’Or. Le citoyen MOREL y a pris la parole.

Il a donné lecture de l’article paru le jeudi 12 dans l’Echo de PARIS, article dans lequel MM. RIQUIER racontent la genèse du conflit et les évènements qui marquèrent les débuts de la grève.

 

Le citoyen MOREL fait la critique de cet article. Il le trouve tendancieux quand MM. RIQUIER affirment qu’ils payent leurs ouvriers à un tarif plus élevé que celui des maisons similaires, et s’élève fortement contre de pareilles inexactitudes.

 

Du reste, le citoyen MOREL interroge à cet égard l’assistance. Est-il vrai que les ouvriers sont payés plus cher dans l’usine RIQUIER. ?

On crie : « Non, non »

Le citoyen MOREL poursuit :

« Est-il vrai que des anarchistes sont venus, le mardi à 3 heures, commander le mouvement gréviste ? »

D’énergiques et unanimes protestations se font entendre.

Naturellement !

 

L’écho de PARIS a eu la bonne fortune d’obtenir de MM. RIQUIER un récit détaillé et mouvementé de l’émeute qui s’est terminée par le pillage et l’incendie du château.

Nous croyons intéressant de reproduire les principaux passages de ce document.

Tout d’abord, MM. RIQUIER donnent quelques renseignements sur l’usine dont ils sont les propriétaires.

 

« L’usine de FRESSENNEVILLE nous vient de nos parents : nous l’aimons comme on aime la maison paternelle, et nous aimions nos ouvriers dont les vieux nous ont connus tout enfants, et dont nous tutoyons les plus jeunes : nous nous considérions parmi eux comme en famille : quatre générations de patrons et quatre générations d’ouvriers y ont participé à l’oeuvre commune, et jamais il n’y avait été question de grève, de syndicat, de réclamation d’aucune sorte. Les salaires de nos ouvriers étaient les plus élevés de tout le VIMEU, c’était le tarif qu’on réclamait encore récemment dans une grève de voisinage. Nous avions la plus grande confiance dans tout notre personnel, et nous pensions pouvoir compter sur la réciprocité de ces sentiments. Ce déchaînement inattendu de haines nous a touchés, nous a bouleversés, nous a atteints beaucoup plus que la perte de nos propriétés. »

 

La plupart des ouvriers du VIMEU étaient alors syndiqués, ceux de FRESSENNEVILLE ne l’étaient pas et les meneurs avaient fait plusieurs vaines tentatives. MM. RIQUIER disent :

 

« Des anarchistes connus étaient venus s’établir dans le pays. Le dimanche soir, il y avait des parlottes, des réunions, depuis trois mois surtout. Trois ou quatre anarchistes colporteurs habitaient le village. C’était des gens connus de la police, ayant leurs dossiers au parquet d’ABBEVILLE, poursuivis déjà et arrêtés plusieurs fois quand on redoutait un attentat. Des compagnons signalés comme dangereux. Plusieurs étaient nés dans le pays. Ils catéchisaient un par un nos ouvriers dans les estaminets s’adressant surtout aux jeunes gens de quinze à vingt-cinq ans, leur démontrant qu’ils devaient se solidariser avec leurs camarades des autres usines, qu’ils pourraient ainsi profiter de bien des avantages, avoir ainsi de huit livres à quatorze sous au lieu de vingt-deux, qu’en cas de grève on leur verserait 2 Fr 50 par jour, tant que les patrons ne céderaient pas. On leur montait la tête, la

« révolution sociale « approchait, alors l’usine serait à eux. S’ils étaient tous unis, ilsseraient bientôt les plus forts etc, etc.

Nous comptions sur le bon sens de nos ouvriers et nous ne nous étions pas émus de ces excitations. » 

 

MM. RIQUIER étaient mécontents d’un de leurs ouvriers, nommé H……. En même temps, un autre employé élevé chez MM. RIQUIER et repris à son retour du régiment, au mois d’octobre dernier, le nommé D……….. fut averti que son travail ne correspondait pas au salaire qu’il touchait. On devait lui offrir un autre travail qu’il aurait pu faire chez lui.

 

Ecoutons MM. RIQUIER :

 

« Le samedi 31 mars, nous leur faisons part de notre décision. H…… s’incline, accepte le nouveau travail offert. D……., au contraire, ne nous laisse pas achever notre proposition, et au premier mot, prend la porte en nous disant sèchement « Merci ! »

 

Le dimanche se passe dans le calme le plus complet. Le lundi, nous apprenons que tous les ouvriers sont convoqués à une réunion qui doit avoir lieu le soir dans un café pour protester contre le renvoi de D……… qui était – c’est alors seulement que nous l’avons appris – le collecteur pour notre usine du syndicat du VIMEU.

L’un de nous, Edouard, se rend à la sous-préfecture d’ABBEVILLE pour demander un service d’ordre. Le sous-préfet était absent. Son secrétaire répond que les ordres qu’il a reçus ne lui permettent de rien faire tant que la grève n’est pas commencée. Edouard s’adresse au parquet. Le procureur de la République lui dit qu’il est fort ennuyé, mais que les gendarmes et les troupes sont retenues à LENS. Cependant, il appelle le capitaine de gendarmerie et on décide que le lendemain, mardi , les trois gendarmes situés à 3 kilomètres de FRESSENNEVILLE ne feront pas leur tournée habituelle, mais se tiendront prêts à accourir au premier danger. Ils passeront même à FRESSENNEVILLE comme en se promenant.

 

Le lundi soir, la réunion a lieu. Le mardi, à neuf heures du matin, Julien RIQUIER, maire de FRESSENNEVILLE –qui , entre parenthèses, a toujours été élu le premier au conseil municipal par ses propres ouvriers – va renouveler officiellement, comme maire à la sous-préfecture, la demande faite la veille par son cousin. M. Le sous-Préfet d’ABBEVILLE était encore absent. Son secrétaire répète que tant qu’il n’y a pas de désordres, il ne peut rien faire.

 

Pendant ce temps, Edouard va à FRESSENNEVILLE, il apprend que la réunion a été très violente, les ouvriers en sont revenus en chantant la Carmagnole sous les fenêtres des contremaîtres. Un délégué du syndicat doit venir à 11 heures voir les patrons.

Cependant, l’usine est très calme. Tout le monde est à son poste. On travaille comme à l’ordinaire. Sans doute, l’excitation de la veille est tombée ; le bon sens aura repris le dessus. Edouard RIQUIER travaille dans son bureau. Tout à coup, un homme qu’il n’avait encore jamais vu se présente, sautant à bas d’une bicyclette :

 

 

-Vous êtes bien M. Edouard RIQUIER ?

-Oui monsieur

-Je suis le délégué du syndicat.

-Je ne vous connais pas, monsieur, et je ne veux pas vous connaître ?

 

L’inconnu, très poli, salue en disant :

 

-C’est très bien, monsieur, je n’insiste pas

 

Et il repart.

 

Tout le monde continuait à travailler dans le plus grand calme.

A 1 heure, au moment où les ouvriers sortaient pour aller déjeuner, Edouard RIQUIER va trouver D………. dans son magasin et lui dit :

 

    - Nous t’avons conservé dans l’usine jusqu’ici, mais en présence de ce qui se passe, il est préférable que tu t’en ailles tout de suite. Voici ta quinzaine.

 

D……, qui jusqu’alors avait été très respectueux, prend une autre attitude et répond :

 

 

- Je n’en veux pas de votre quinzaine ! Je n’ai pas l’habitude de prendre l’argent que je n’ai pas gagné ; mais, soyez tranquille, je le gagnerai !

 

Il s’en va, tandis que l’usine se vide sans bruit. Les ouvriers devaient rentrer à 2h ½. En attendant, Edouard RIQUIER va déjeuner dans un petit pavillon de concierge, où son cousin vient le rejoindre une demi-heure après, les deux maisons d’habitation étant fermées en cette saison.

A 2h ½ , c’est la rentrée des ouvriers. Un petit mouvement se produit. 120 à 130 ouvriers se présentent ensemble, ayant D……… à leur tête.

Edouard RIQUIER les rejoint dans la cour de l’usine, et, s’adressant à l’employé renvoyé, lui dit :

 

    - Vous n’avez donc pas entendu que je vous ai donné l’ordre de sortir.

   

- Des ordres !:

fait l’autre avec une arrogance qu’il ne dissimule plus,

   

-vous n’avez pas d’ordre à donner ici ! Ce n’est pas à vous l’usine, c’est aux ouvriers ! Il y a assez longtemps que c’est à vous !

 

Et il s’avance, menaçant, en ajoutant :

  

- Essayez donc un peu pour voir de me jeter dehors !

 

Son attitude était visiblement et volontairement provocatrice pour amener un acte de violence de la part du patron.

 

Alors Edouard RIQUIER, gardant tout son sang froid élève la voix et s’adresse aux ouvriers maintenant plus nombreux, massés dans la cour :

 

 - Mes amis, leur di-il, voici une chose nouvelle  ! Il est impossible que vous soyez contre nous. On cherche à vous exciter, ne vous laissez pas faire.

 

Et le patron de leur faire remarquer que leurs salaires ont augmenté depuis quinze ans, en même temps que leurs frais d’outillage ont diminué.

 

Nous avons, en effet, dépensé beaucoup d’argent pour perfectionner l’outillage, le polissage mécanique diminue les frais et la peine des ouvriers.

 

Que les jeunes gens demandent aux anciens, s’écrie Edouard, ce que leur coûtaient autrefois les limes, set s’ils n’avaient pas le samedi une fatigue physique beaucoup plus grande ! Aujourd’hui, il n’y a pas dans toute la région une usine qui paie plus cher le travail que le nôtre. Qui d’entre vous me démentira ?

 

Pendant près d’un quart d’heure, Edouard parle sur ce ton. Les ouvriers ne disent rien. (Pas un murmure ne s’élève, pas une réclamation, pas une protestation concernant D……… ou tout autre sujet). Tous rentrent dans leurs ateliers. D……… seul reste dans la cour.

 

Quelques ouvriers sortent des ateliers, puis d’autres. Dans la rue attend le groupe des anarchistes étrangers à l’usine, qui, voyant sortir les premiers ouvriers, se mettent à pousser des clameurs sauvages. Dans l’usine, il reste à peine une centaine de travailleurs.

 

La colonne des grévistes est partie en chantant vers le village. Une demi-heure plus tard, elle revient, précédée d’un drapeau rouge que porte une fillette, à côté de laquelle marche D……….. Un cafetier anarchiste fait le serre-file et maintient tout le monde dans les rangs. La bande contourne l’usine et fait pleuvoir des pierres et des briques dans les vitres du bâtiment de la machine à vapeur, qui marche toujours.

 

Edouard donne l’ordre qu’on arrête la machine. Les pierres cessent aussitôt de pleuvoir. Il fait sortir ceux des ouvriers restés dans les ateliers et ferme les portes de l’usine. Lui-même, il sort sur la route. La bande passe à cent mètres de lui sans lui adresser un cri, ni une injure. Elle retourne tenir une réunion dans un café, et, passant devant la maison d’Edouard dont le pignon donne sur la rue, elle en brise tous les carreaux à coups de pierre.

 

Julien RIQUIER était arrivé à FRESSENNEVILLE à une heure et demie. Il siégeait à AMIENS dans le jury de la Cour d’assises ; il a obtenu du président la permission de partir. A 2h 30 il téléphonait une première fois à la sous-préfecture d’ABBEVILLE, pour signaler que de graves désordres commençaient.

 

Le sous-Préfet est toujours absent. Le secrétaire répond avec placidité

 

« C‘est fort bien ; envoyez-moi une réquisition par télégramme officiel ».

 

Il ne pouvait, dit-il se contenter d’un avertissement par téléphone. Il faut rédiger une dépêche officielle, y faire apposer le cachet de la mairie, la porter au bureau de poste. Que de temps perdu !.....

 

Julien va rédiger son télégramme, et quand il revient, dix minutes après, dans le pavillon de concierge, il trouve les carreaux de la pièce déjà cassés, la suspension brisée à coups de pierres. Il retourne au téléphone pour aviser le secrétaire du sous-préfet que les évènements s’aggravent. Alors il obtient de la sous-préfecture cette réponse sereine :

 

- Ont-ils bien déclaré la grève ?

 

Les évènements se précipitent. M. Julien monte en automobile et se rend à ABBEVILLE pour réclamer du secours. Le secrétaire du Sous-Préfet répond avec placidité qu’il n’a pas de cavaliers disponibles.

Il offre d’envoyer quelques soldats par le train de 7 heures. M. RIQUIER réplique qu’il en faut au moins 250 !

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DE « l’ECLAIR »

 

Le Parquet d’ABBEVILLE s’est enfin ému des évènements de FRESSENNEVILLE. Il a fait procéder à l’arrestation de seize personnes qui sont inculpées d’incendie volontaire, de violation de domicile, et de bris de clôture.

 

Bris de clôture est une expression plutôt faible pour traduire la mise à sac de plusieurs maisons dont il n’est plus resté que les quatre murs. On avait déjà vu des insurgés traiter de la même façon les immeubles de leurs adversaires politiques ; peut -être quelques vieux Parisiens s’en souviennent-ils. Mais ce ne sont pas du chef de bris de clôture que les coupables ont été poursuivis. Dans ce temps, la destruction totale par une foule furieuse de tous les meubles, de tous les souvenirs précieux et de tous les objets quelconques appartenant à une famille s’appelait simplement pillage.

 

Quoiqu’il en soit, le geste tardif du procureur abbevillois constitue la première intervention de la justice dans cette affaire. Des arrestations qui viennent d’être opérées, au surplus, ne vous hâtez pas de conclure que des poursuites aboutiront. A l’heure qu’il est, notre ineffable garde

des sceaux, M. SARRIEN, dit le Saint Vincent de Paul des petits anarchistes, médite sur une dépêche à lui adressée par les délégués de la Fédération locale et qui est vraiment trop belle pour que je me refuse le plaisir de la reproduite intégralement :

 

 

18 arrestations ce matin, dont dix non grévistes, Délit d’opinion. Protestons contre arrestations paraissant illégales. Alibis non vérifiés. Craignons effervescence dans le VIMEU si arrestations maintenues.

 

 

N’est-ce pas que « Délit d’opinion » est une délicieuse trouvaille ?

Le parquet d’ABBEVILLE, qui semble pourtant exercer, avec quelque maîtrise, l’art des euphémismes, n’aurait pas inventé celui-là.

 

 

Que va faire le gouvernement ?

Se décidera-t-il à affronter les menaces d’un premier mai anticipé dans le VIMEU ?

A la veille des élections, c’est un gros risque. Ajoutons qu’il ne peut guère le courir sans se voir entraîné à frapper ses propres agents. Il ne semblerait pas juste en effet, que les auteurs de désordre fussent punis, sans que le furent en même temps les fonctionnaires qui, ayant pouvoir et mission de les empêcher, les aient laissés commettre. Il y a dans cette affaire un Sous-préfet, qui, dès les premiers bruits de trouble a pris le train, on y trouve aussi un certain secrétaire de la sous-préfecture d’une impassibilité remarquable qui, aux appels réitérés des frères RIQUIER pendant que leurs maisons flambaient, n’a jamais répondu que par ces mots :

 « Etes-vous bien sûrs que la grève soit déclarée » ?


Date de création : 29/06/2007 @ 16:22
Dernière modification : 04/06/2009 @ 17:16
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